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Où sont nos valeurs ? Où est l’honneur d’antan ?

Par Renald Lubérice
7 janvier 2022

Je connais ce jeune garçon depuis maintenant quatre ans. Il m’a été présenté par un autre jeune qui avait fait campagne avec moi. C’est un supporteur d’un sénateur qui m’est politiquement proche. Dans son quartier, il avait dirigé la campagne dudit sénateur, m’a-t-il fièrement rapporté lors de notre toute première rencontre. Désormais déçu de cet élu qui lui aurait en vain promis de lui construire une maison, alors il a demandé à son ami de venir chez moi avec lui, afin de l’aider à contacter cet « ingrat » de sénateur.

D’un ton plaisant, j’ai appelé l’ami sénateur pour lui demander d’arrêter de faire des promesses à ma charge. On en a ri. J’ai donné 20 000 gourdes aux deux jeunes hommes qui sont repartis apparemment heureux. Mais depuis ce jour, je me suis fait un nouveau client qui me contacte régulièrement pour tous les événements de l’année : fêtes patronales, semaine sainte, rentrée scolaire ou fêtes de fin d’année. Il a besoin d’argent, de cartes de téléphone, de kits alimentaires, etc.

En décembre dernier, à l’occasion de la Noël, il est venu chercher 15 000 gourdes. Je lui ai servi et lui ai demandé de nous revoir en début de janvier parce qu’il doit se trouver un travail. D’accord chef, a-t-il acquiescé. Nous nous sommes revus, comme promis. Mais les choses ne se sont pas passées, comme je l’avais imaginé. Je suis à mon tour déçu.
Pour nouvel an, il m’a envoyé un message de vœux auquel j’ai répondu en ajoutant : « tu as bien fêté ?».
– Pa gen byen fete non, chèf la. Pa gen travay. Pa gen komès. Se w m ap tann wi pou 2022 a ka pi bon.
– Pendant que tu me dis qu’il n’y a pas de travail, sais-tu que régulièrement on a recours à des étrangers à la ferme, faute de main d’œuvre locale ?
– Oh cela m’étonne. S’il y a une place vacante, je suis partant.
– Très bien. Dans quel domaine tu veux/peux travailler ?
– Nenpòt sa m jwenn, sof sekirite. Je sais conduire une moto et connais un peu d’informatique.
– Ok.

Deux jours plus tard, il me recontacte.
– Chèf, zanmi m, kouman w ye ?
– Anfòm e ou ?
– J’attends ta réponse, chef.
– Écoute, nous avons besoin de techniciens agricoles. Mais tu ne t’y connais pas. Étant donné que nous avons des formateurs disponibles, si tu es motivé, on peut te recruter et te former sur place. Je vais t’envoyer deux fichiers, ouvre-les pour voir de quoi il s’agit. Écris-moi une fois que tu auras pris connaissance de la documentation.
Il me recontactera moins de 10 mn plus tard.
– Chèf ou ka ban m yon ti eksplikasyon sou dokiman yo ?
– Wi. Nan fèm nan nou gen twa gran sektè aktivite : production animale, production végétale et tourisme. Ce document t’indique ce que nous faisons dans chaque secteur et surtout ce qui est attendu de chaque employé.
– Je peux faire ce travail. J’ai beaucoup de responsabilité. Je dois travailler.
– OK. Quelles sont tes prétentions en terme de salaire ?
– Chèf la chita pa bay. Sa yo ban mwen m ap pran. M gen madanm. M gen pitit.
– Quand es-tu disponible?
– Je suis disponible immédiatement.
– Voyons-nous demain à 10h.
– Ok chef. Bonne journée.
– Merci, à toi aussi.

Il était à l’heure le jour du rendez-vous. On lui a présenté l’entreprise et lui fait remplir les formalités administratives.
– Tout est ok, lui ai-je demandé à sa sortie.
– Oui, chef. Merci.
– Quand est-ce que tu commences à travailler ici ?
– Demain, chef.
– Parfait. À demain, donc.
Le lendemain, on m’informe qu’il n’est pas venu. Je lui ai donc écrit pour savoir ce qui s’est passé.

– On me dit que tu n’as été travailler.
– Chef, je te remercie de ta volonté de m’aider à trouver du travail. Cependant, je suis un jeune leader. Je ne peux pas travailler dans l’agriculture. Cela va absorber tout mon temps. Je ne pourrai rien faire d’autre. C’est aussi une question éthique et morale. Je ne peux travailler dans n’importe quel domaine. Toutefois, je suis entièrement disponible si tu as besoin de mon aide.

Évidemment, je ne lui ai plus répondu. C’est un jeune garçon avec femmes et enfants qui, pour vivre, doit quémander un peu partout. Tout en exerçant parallèlement des activités politiques. Ou pour mieux dire, il utilise la politique pour légitimer sa mendicité. Au moment de travailler pour gagner son pain à la sueur de son front, il trouve qu’il y a un « problème éthique et moral » à travailler dans l’agriculture. S’il s’agissait d’un cas isolé, il n’y aurait point d’intérêt à en parler voire en faire un article.

A un autre jeune, nous avons proposé d’ouvrir une poissonnerie ambulante, il a accepté l’offre avant de la refuser. Objectant que ses parents ne l’avaient pas envoyer à l’école pour devenir « machann pwason ».
Malheureusement, nous sommes parvenus à inverser les choses. Il y a encore peu de temps, il aurait été vraiment disgracieux pour un jeune garçon de la province, vivant en province, dont les parents ont probablement quelques lopins de terre, de mendier pour vivre. Se poserait véritablement un problème moral de laisser ses terres vierges pour s’asseoir sur une place publique attendant un politicien ou un notable pour pouvoir manger.

Nous avons perdu le sens de la valeur et la valeur-travail. Nous avons perdu à Port-au-Prince le sens de l’honneur. Cette perte atteint maintenant le fin fond de la province. Ce qu’inculque notre système éducatif devient désormais un enjeu de taille s’il faut repenser l’homme haïtien.